BERLIN SAMPLER

BERLIN Sampler - Bandeau

L'interview de l'auteur Théo Lessour et de l'Éditeur par le Journaliste a été réalisée début octobre 2009.

∷ Le Journaliste – Théo, racontez-nous un peu comment tout cela est arrivé.

∴ Théo Lessour – J'ai été contacté par les éditions Ollendorff… enfin… pour dire vrai, j'ai rencontré l'Éditeur à une fête, ici à Berlin.

∷ Le Journaliste – C'est approprié pour un livre sur la musique…

∴ Théo Lessour – C'est un livre sur la musique et la fête, entre autres, oui… Nous avons discuté avec l'Éditeur de son projet, encore une simple idée à ce stade, celle d'une collection de Sampler, des sélections de musiques archétypales, importantes, produites dans des grandes villes, des villes qui aient un nom en musique. Je crois qu'il (l'Éditeur) n'avait à cette époque que l'idée de la collection, qui d'ailleurs ne s'appelait pas encore Sampler mais « les villes en 100 disques ». Ce titre s'est avéré invalide dans la pratique, non pas à cause du nombre d'œuvres (cent, c'est à peu près ce que nous avons fait pour le Berlin Sampler), mais plutôt à cause du concept de disque lui-même. Il existe des 78 tours compilés en albums, des 45 tours, des maxi 45 tours, des morceaux composés pour des spectacles qu'on n'a gravés sur disque que bien plus tard… S'imposer un format physique pour parler de musique était à l'évidence une erreur. Surtout que le disque de nos jours est en train de disparaître, mais pas la musique !

∷ Le Journaliste – Et commencer par Berlin… pour faire un « coup » éditorial au moment des vingt ans de la chute du mur ?

∵ L'Editeur – Si l'on veut, oui… Nous voulions commencer la collection par Berlin et Detroit, deux villes liées par un lien invisible mais tenace, qui d'ailleurs date d'avant la techno. Detroit est donc le prochain volume des Sampler

∷ Le Journaliste – Pourquoi toi, Théo ?

∴ Théo Lessour –: Demandez-le à l'Éditeur ! Mon passé de journaliste musical je suppose. Mon exil à Berlin. Avant même de démarrer les recherches, je connaissais bien la musique berlinoise. Je suis musicien, ce qui donne aussi automatiquement un angle un peu différent à mes écrits…

∵ L'Editeur –: À quelques exceptions près je trouve le journalisme musical très pauvre. On se contente de balancer des concepts et des références, on se documente peu. Les erreurs et surtout les omissions y sont légion… sans parler de cette tendance à parler de ce dont il faut parler… Théo me semblait capable de proposer autre chose. Tout à fait dans la lignée de nos livres de philo d'ailleurs. On reste dans une divulgation du savoir. On n'est pas « entre nous les musiciens ». En tout cas le moins possible. Tout le monde devrait pouvoir lire le Berlin Sampler, même si tout le monde ne s'intéressera pas à tout. Théo, musicien cultivé, me semblait la bonne personne pour prendre la parole. Confier un Berlin Sampler à un musicologue aurait été dangereux…

∴ Théo Lessour – Tout de suite les grands mots !

∵ L'Editeur – Oui, disons malvenu plutôt que dangereux. Et puis Théo parle aussi l'allemand…

∴ Théo Lessour – Oui… enfin je le lis bien mieux que je ne le parle.

∷ Le Journaliste – Comment se sont déroulées les recherches ?

∴ Théo Lessour – J'ai passé pas mal de temps à la Deutsche Musik Archiv de Lankwitz, au sud-ouest de Berlin. Très vite, dès les toutes premières recherches avec Wikipedia (on peut dire ce que l'on veut de Wikipedia, mais c'est un excellent départ de recherche), j'ai compris qu'une sélection des musiques berlinoises les plus représentatives — notez ici que je me suis très vite débarrassé du concept de « meilleures musiques berlinoises », même si je revendique la subjectivité de mes choix — allait devoir remonter loin dans le temps. Qu'on ne pourrait pas faire l'impasse sur le cabaret et plus généralement sur les années 20, sur la question de la modernité nouvelle et de comment elle a été gérée dans la musique. Le Bauhaus comme le nazisme étaient des réponses, opposées, à la question de l'irruption de la nouvelle donne moderne, industrielle… Tout le monde en a entendu parler. Mais la musique génère peu de discours, peu de savoir, ou alors très spécialisé, universitaire. Comme si elle était le seul art qui existe en soi, qui ne mérite pas qu'on en parle…

∷ Le Journaliste – Cette confrontation avec la modernité n'est pas spécialement berlinoise, si ?

∴ Théo Lessour – Elle a été particulièrement violente, sanglante même à Berlin… Les quinze ans qui suivent la guerre de 1914-1918 sont connus pour leur violence politique incroyable. Hitler n'est pas arrivé au pouvoir par hasard, et Berlin la rouge n'est pas non plus passée du côté brun par hasard… La musique reflète aussi ces tensions, et surtout la position qu'il fallait bien que les musiciens se trouvent. Participer, combattre, ignorer au nom de « l'art pour l'art » ? Schönberg était déjà, avant la Première Guerre mondiale, au centre de ces questions.

∷ Le Journaliste – Oui, au fait, commencer un livre sur Berlin par un Viennois…

∴ Théo Lessour – Schönberg a vécu longtemps à Berlin, et ce dès 1901… Oui, je me suis servi de lui, si j'ose dire, pour montrer comment le passage de relais entre Vienne, la capitale culturelle du tournant du siècle, et Berlin, la capitale culturelle de l'après Première Guerre mondiale, s'est opéré. Et puis Pierrot Lunaire est déjà une œuvre mixte, qui flirte avec le cabaret, avec la naissance de la culture populaire, avec le bouillonnement de la modernité naissante… Il est clair qu'il est important de parler de Schönberg en 1912, mais par exemple j'ai choisi de ne pas parler de musique dite classique ou contemporaine après la Seconde Guerre. Berlin a eu, et je crois d'ailleurs que c'est le cas un peu partout, bien d'autres choses à raconter ensuite : l'invention de la culture alternative, le free jazz…

∷ Le Journaliste – De Schönberg au Berghain, de l'atonalité à la techno…. vous n'avez pas peur que vos lecteurs décrochent ?

∵ L'Editeur – C'est l'écueil de cette collection. Mais c'est aussi là son plus gros potentiel : prendre la musique comme elle est, montrer autant son caractère d'œuvre, fulgurance d'un individu, que son caractère de document, même involontaire, des temps où elle est exécutée.

∴ Théo Lessour – Il n'y a je crois que le mouvement techno qui a vraiment voulu dépasser cette dialectique individu/époque pour tout noyer dans une célébration du collectif, donc du Zeitgeist, assez délirante…

∵ L'Editeur – Oui,la partie sur la techno du Berlin Sampler tourne effectivement autour de ces questions, que je n'avais bien sûr pas imaginées à l'origine du projet… Mais pour en revenir à l'idée d'une sélection des musiques d'une ville, nous avons voulu prendre acte de ce que l'Internet impose déjà à tout le monde, et pour le bien de tous — même si je ne suis pas internetto-béat, loin de là — : la mise au même niveau de tous types de musiques, non pas au même niveau de qualité, mais au même niveau d'intérêt documentaire. Il n'y a pas de raison de sacraliser ou de mépriser tel ou tel type de musique, il faut les prendre et les écouter. Les gens sont prêts à subir les pires outrages en peinture ou au cinéma, à voir Salo de Pasolini, mais le bruit ou l'atonalité sont encore des pilules qui ne passent pas… Alessandro Barrico a quelques mots très justes sur cet état d'exception dans L'Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin… Nous aimerions suggérer au lecteur que tout est aimable, ce qui ne veut pas dire que tout se vaut, je préfère botter en touche sur cette question, presque insoluble, de la valeur… L'Internet permet de vivre tous les jours l'accès à tout et n'importe quoi… et fait paradoxalement complètement perdre leur épaisseur aux œuvres musicales, dont on ne sait plus ni d'où elle viennent, ni de quand elles datent, ni des circonstances, souvent locales, qui les ont fait naître. Un Sampler doit aussi servir à ça : renforcer notre tendance nouvelle et très heureuse à picorer dans tous les styles mais en réancrant la musique dans sa réalité, en la sortant de son horrible statut de fichier, en lui rendant son statut de document, de témoignage, même si je n'aime pas ce mot… C'est pourquoi nous proposons une écoute en streaming, de manière cependant assez expérimentale, de certains des morceaux… Ils ne sont pas fait pour être écoutés juste comme ça, comme le fait un simple consommateur, mais pour illustrer et appuyer la réflexion du lecteur. Une écoute orientée si l'on veut… C'est un vaste projet. Je ne prétends pas que Sampler y parvient véritablement, mais nous tentons d'ouvrir cette piste.

∷ Le Journaliste – Oui… Même la notion de sélections orientées autour d'une ville, à l'heure de la globalisation de la culture, est déjà un peu étrange, non ?

∵ L'Editeur – Non, je ne crois pas. La production de musique joue avec les forces du temps, qui peuvent être globales — la pop-culture —, mais aussi avec de nombreuses forces locales. C'est celles-là qu'on a tenté d'identifier, plus que celles qui touchent tout le monde (le jazz, le rock, la disco, la techno par exemple). Ce qui fait l'essence de la musique berlinoise c'est tout ce qui n'est pas le « global » dans les œuvres locales. Ou, disons-le autrement, comment le global est reçu localement. La force d'un lieu est sa capacité à « tordre » cet air du temps, à l'inventer aussi. C'était dans le cahier des charges de Théo…

∷ Le Journaliste – Théo, la large place laissée à la culture alternative, à sa musique que tu appelles A-Musik, m'a un peu surpris…

∴ Théo Lessour – Oui, quand bien même les œuvres ne sont peut-être pas toutes inoubliables, elles ont véritablement fait Berlin. Berlin, à partir de 1968 et jusqu'à l'invention de la techno, est indissociable de ce mélange d'agression politisée et d'expérimentation spéculative qu'on retrouve autant chez les hippies que les punks qui pourtant se détestaient… C'est probablement la plus forte signature berlinoise après le cabaret des années 20. Elle est due à de nombreuses raisons objectives, matérielles, en relation avec le coût de la vie, l'enclavement de Berlin-Ouest, l'absence de service militaire, l'activisme politique… en relation avec l'histoire, en résumé.

∷ Le Journaliste – À propos d'Est et d'Ouest, comment as-tu découplé ta réflexion ?

∴ Théo Lessour – J'ai choisi de ne pas séparer les deux villes… La musique passait toujours le mur. Après, à l'Est les autorités ne savaient pas trop quoi en faire. La développer pour « entretenir la joie de vivre socialiste » ou l'interdire à cause de son côté décadent, occidental, américain (le rock). Le pendule a oscillé entre les deux. Le livre montre aussi de nombreux parallèles entre le traitement de la musique populaire par les nazis et par les communistes. Ce n'est pas une thèse, c'est un constat qui se fait en observant, sans presque les commenter, les pratiques de contrôle qui se sont développées chez les censeurs des deux dictatures. Donc je passe de l'Est à l'Ouest sans trop de gêne. Mais la vérité est qu'assez vite, l'Ouest est devenu plus intéressant, particulièrement après 1968… L'Est a développé toute une sous-culture qui a une grande beauté, la beauté de la résistance clandestine à l'oppresseur, mais il n'en reste que peu de traces… Les conditions matérielles jouent là un grand rôle. L'Ouest regorgeait de gens artistiquement talentueux venus à Berlin pour éviter la conscription et se la couler douce. L'Est regorgeait certes d'artistes de talent mais aussi d'agents de la Stasi, du contrôle généralisé et de la menace permanente… Je ne suis pas allemand et je n'ai évidemment aucune Ostalgie… Juste un intérêt pour les créatures étranges et belles que sont ces œuvres souvent semi-clandestines. J'ai essayé d'en présenter quelques-unes, mais sans non plus trop insister. Le sujet est d'ailleurs devenu une véritable tarte à la crème chez les journalistes et auteurs. Un de mes voisins de bureau ici à Berlin réalise même un documentaire sur la culture skate à l'Est…

∷ Le Journaliste – Y a-t-il des périodes moins intéressantes que d'autres ? Et si oui comment les as-tu traitées ?

∴ Théo Lessour – J'ai bien sûr aussi mes époques favorites… Mais globalement je répondrais oui : il y a deux périodes moins intéressantes, de 1933 à 1945 et de 1945 à 1965 pour faire vite. Mais ces deux périodes sont inintéressantes musicalement pour des raisons absolument cruciales historiquement. Les dictatures. La reconstruction. L'occupation. C'est pourquoi ce livre ose traiter assez longuement de choses qui ne resteront peut-être pas forcément dans la postérité musicale. Pour montrer la force d'inertie autant que celle des courants de libération. En cela on dépasse le cahier des charges d'une sélection musicale, et on se dirige un peu plus vers une histoire raisonnée… On en a discuté avec l'Éditeur, qui n'était pas très chaud, mais il m'a laissé faire…

∵ L'Editeur – Oui, ça s'est avéré une bonne idée, même si j'aurais voulu laisser l'histoire de la musique à d'autres et rester dans le cadre de la sélection. C'est un peu casse-gueule ces questions du contexte historique, d'en arriver à parler de chansonnettes moyennes, plus pour leur intérêt documentaire que pour leur qualité musicale. À la fin les deux s'avèrent indissociables, c'est le problème. Un guide touristique peut-il vous faire visiter un bâtiment affreux, justement pour montrer certains excès de certaines périodes ? Moi je crois que ça ne serait pas inintéressant. Surtout à Berlin ! Disons que Théo m'a convaincu sur ce point.